Pourquoi faut-il en arriver là ?
Tremblement de terre en Haïti : Pourquoi faut-il en arriver là ?
A peine terminé les informations de France 2 sur la terrible catastrophe qui
vient de frapper Haïti chérie – que du reste je considère comme ma « deuxième
patrie » –, me voilà en pleine réflexion, et un des premiers mots qui me vient
rapidement est celui-ci : ENFIN !!! Oui, enfin les riches ne sont pas épargnés !
Enfin l’hôtel Montana s’effondre aussi pitoyablement (voire davantage) que le
Palais National ! Enfin les troupes de la Minustah, considérée par beaucoup
d’haïtiens comme une force d’occupation, ne s’en sortent pas indemnes et paient
elles aussi leur tribut de vies humaines à cette fureur tellurique qui a frappé
Haïti ! Enfin les étrangers sont contraints de regarder leurs hôtes haïtiens
d’égal à égal et de s’épauler ensemble, car voilà enfin une tragédie face à
laquelle aucun n’a pu se prévaloir d’un quelconque avantage sur son voisin. Et
voilà un fait qui est nouveau. Qui se souvient encore qu’en septembre 2004
l’ouragan Jeanne avait dévasté le pays et notamment la ville des Gonaïves, noyée sous les eaux ? Qui est capable de citer avec précision les dates des derniers cyclones et autres inondations qui ont balayé le pays depuis six ans, tant il
est vrai qu’il y en a eu ? Qui parmi les riches bien sûr, parmi les étrangers
présents en Haïti et parmi la communauté internationale ? Car le petit peuple
haïtien, lui, s’en souvient bien ! D’où la question qui s’ensuit : Pourquoi
faut-il une telle tragédie – dont la cause est on ne peut plus naturelle – pour
qu’enfin le monde ouvre les yeux sur la réalité du peuple haïtien, peuple si
digne et si héroïque depuis plus de deux siècles?
Encore faudrait-il savoir de quelle réalité l’on parle. Car si les images
d’Haïti qui font actuellement le tour du globe marquent durablement les
consciences, du moins ne faut-il pas se leurrer sur les interprétations qu’un
tel événement ne manquera pas de susciter :
- Non Haïti n’est pas synonyme de malédiction ! Ou bien si malédiction il y a,
cette malédiction est toute humaine ! Faut-il rappeler que le XIXème siècle
haïtien fut consacré à rembourser une dette ignominieuse et injuste de 21
milliards de dollars, exigée par l’Etat français pour dédommager les colons «
déchoukés » d’Haïti lors de l’indépendance de cette République en 1804 – dette
qui saigna le pays à blanc et empêcha son développement légitime. Faut-il
rappeler encore que la première moitié du XXème siècle fut marquée par la
colonisation américaine, et la seconde moitié par la dictature des Duvalier,
dictature dont se sont fort bien accommodées les grandes puissances
internationales et dont le dernier représentant continue de couler des jours
heureux sur la Côte d’Azur française! Il est clair qu’un séisme aussi puissant
que celui de ce 12 janvier aurait forcément meurtri durement le pays et ce
quelle que soit sa situation au moment des faits. Mais il paraît tout aussi
juste de penser que si Haïti va mettre sans doute plusieurs mois – voire
plusieurs années – à se relever, c’est avant tout à cause de ces 200 ans
d’exploitation et de pwofitation étrangères qui pèsent lourdement sur l’état
actuel du pays. Un état de pauvreté extrême et de dénuement que le tout récent
séisme a contribué à crier à la face du monde.
- Non Haïti n’est pas une fatalité ! Certains pessimistes diront sans doute que
ce séisme a signé l’arrêt de mort de la République d’Haïti, que cette nation ne
pourra plus vivre qu’au crochet d’une plus puissante qu’elle, que sous le poids
des aides et des fonds qui seront débloqués à son égard elle perdra sa
souveraineté. Mais penser ainsi serait très mal connaître le peuple haïtien !
Non pas que j’en sois un excellent connaisseur – loin de là – mais néanmoins je
suis prêt à affirmer que cette épreuve, aussi tragique et dramatique soit-elle,
n’entamera pas la « fureur de vivre » de ces hommes et de ces femmes dont la foi
et l’espérance les ont aidés à tenir depuis 200 ans, en dépit de tous les drames,
naturels comme humains, qui ont marqué leur Histoire de sueur, de sang et de
larmes. Oui j’en suis sûr ! ce drame a beau être sans précédent par sa brièveté,
son intensité, son bilan humain indénombrable et l’ampleur des dégâts matériels,
je suis sûr qu’Haïti aura raison de tous les partisans de la loi du plus fort,
de tous les adeptes d’une sélection naturelle qui éliminent les faibles et ne
gardent que les meilleurs, de tous ceux enfin qui invoquent la fatalité face à
cette énième épreuve qu’ils ne comprennent pas ! Moi non plus je ne la comprends
pas, mais au moins je sais qu’Haïti sera toujours ce faible roseau « qui plie
mais ne rompt pas » ! Comme Nelson Mandela, à nouveau à l’honneur avec «
Invictus », le nouveau film de Clint Eastwood qui sort en salle aujourd’hui en
France.
Pour finir j’aimerais citer ce passage de l’Evangile de Luc [13, 4-5] où Jésus
répond à ses contemporains qui l’interpellent à propos de deux drames de leur
époque : un massacre de juifs dans leur synagogue sur ordre de Pilate, et la
chute d’une tour qui a fait dix-huit victimes : « Et ces dix-huit personnes
tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus
coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien non, je vous le
dis ; et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière
». A l’heure où nous prions et pleurons en communion de pensée et de cœur avec
tous nos frères dans le deuil et la détresse, le drame d’Haïti est peut-être
pour nous l’occasion de nous remettre en cause et de nous rappeler encore une
fois que tous les hommes sont liés entre eux par la commune nature de leur
humanité, et que le destin d’un seul est lié à celui de tous. Une fois de plus
la nature a frappé indistinctement des hommes, des femmes, des enfants, des
vieillards, des soldats, des religieux, des riches et des pauvres. Comment alors
l’indifférence peut-elle encore habiter notre cœur ? Comment ne pourrions-nous
pas nous sentir proches et solidaires du peuple haïtien en dépit des distances
qui nous séparent de lui ? Car après le deuil, après les larmes et après les
aides d’urgence viendra le temps de reconstruire. Et il n’est pas trop tôt pour
y penser. Va-t-on continuer à passer par des myriades d’ONG remplies de bonnes
intentions mais aussi efficaces pour parer aux souffrances présentes que
dépourvues de la moindre vision à long terme ? Va-t-on continuer encore
longtemps à ignorer les florissantes réalisations haïtiano-haïtiennes, comme
celles, entre autres, de Mgr Romélus évêque émérite de Jérémie ou du Frère
Francklin Armand, qui font la fierté de ce peuple et lui ouvrent de réelles
perspectives d’avenir ? Il serait temps qu’enfin on donne au peuple haïtien les
moyens de son développement légitime et juste – développement auquel il aspire
depuis maintenant plus de 200 ans – et de se construire enfin un présent et un
avenir sur des bases équitables, solides, éthiques et anti-sismiques ! Si
l’humanité ne veut pas se retrouver elle-même responsable d’un prochain drame
humain de cette ampleur, et ce quels qu’en soient le lieu et l’origine.
Il est en tout cas probable – ou du moins cela serait souhaitable – que cette
date du 12 janvier 2010 soit à jamais gravée dans la mémoire collective de notre
XXIème siècle mondialisé, au même titre que le 11 septembre 2001 new-yorkais et
que le 26 décembre 2004 du Sud-Est Asiatique. Car pour que ce drame en demeure
vraiment un à l’échelle de l’humanité, il faut que le cri de détresse du peuple
haïtien résonne durablement dans les oreilles du monde entier… Mais surtout que
les prises de conscience qu’il engendrera soient à la hauteur de l’onde de choc
qu’il est en train de susciter.
A Bordeaux, le 13 janvier 2010
Kolbe GAUTHIER, 22 ans
Etudiant en 4° année de médecine