Mercredi 14 février, le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est rendu en Égypte à la rencontre de son ex-ennemi, le président Abdel Fattah al-Sissi, lequel avait renversé en 2013 son frère islamiste Mohamed Morsi.

Une visite qualifiée de point d’orgue de leur réconciliation après plus d’une décennie de brouille, à cause de ce putsch militaire ayant fracassé ses rêves d’Ottoman cherchant à remettre la main sur l’ancien empire de ses aïeux via les Frères musulmans.

De la conférence de presse qui a suivi la rencontre, nous retiendrons qu’il a déclaré être «venu voir ce qui peut-être fait de plus pour nos frères à Gaza». Plus de quoi ? Et en quoi consiste ce plus ? Naram Sarjoun, l’écrivain et patriote syrien qui a douloureusement absous le Hamas délivré du courant strictement frériste de Khaled Mechaal pour les crimes commis contre son pays et ses compatriotes, lève le voile sur l’un des derniers pièges tendus aux Palestiniens.

Mouna Alno-Nakhal

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par Naram Sarjoun

Dans les conflits majeurs, d’étranges créatures semblent naître des entrailles du temps pour nous exhorter à la prudence. Ainsi en est-il de l’Histoire du conflit entre la Palestine occupée et l’ennemi israélien qui a vu apparaître diverses créatures ayant suscité notre perplexité, car inclassables, ni amies ni ennemies et plus dangereuses que tous les dangers.

En effet, des alliances étranges et inédites sont nées dans notre région. Des alliances qui ont brisé les règles établies définissant l’ami et l’ennemi : votre ami étant l’ami de votre ami et l’ennemi de votre ennemi ; votre ennemi étant l’ami de votre ennemi et l’ennemi de votre ami.

Ce qui exclut l’être gélatineux se présentant comme votre ami et l’ami de votre ennemi. Une entité étrange, fabriquée de toutes pièces, qui fait que la Turquie serait l’amie des Arabes, d’Israël et de l’OTAN à la fois, tandis que la Syrie serait l’ennemi d’Israël et des (nouveaux) Arabes selon les délires chimériques d’un prétendu printemps.

Ce qui est étrange est qu’une personne sensée puisse croire que la Turquie qui est liée à Israël par des relations d’amitié, des intérêts économiques et sécuritaires, des accords militaires et politiques, est l’amie de la Résistance palestinienne parce qu’elle a lancé de tels slogans lors de certaines manifestations et a reçu certains dirigeants du Hamas en déroulant le même tapis rouge sur lequel elle reçoit les délégations israéliennes.

Ce qui étrange est que certains croient encore qu’une lutte existentielle du niveau et de l’ampleur de la lutte contre le projet sioniste puisse supporter le jeu d’une Turquie, grise et trompeuse, qui prétend être une amie alors qu’elle offre à l’ennemi tous les moyens d’échapper à sa défaite et de persévérer afin d’atteindre ses objectifs. Le pétrole turc volé dans les champs pétroliers syriens arrive sans arrêt à Haïfa par voie maritime, les chaînes d’approvisionnement en eau potable et en aliments turcs sauvent les marchés de la pénurie en produits frais et coopèrent avec la ligne terrestre Dubaï-Tel-Aviv pour inonder le marché israélien de tout le nécessaire afin qu’il ne manque de rien et, du même coup, annule ou minimise l’immense soutien des Yéménites qui tentent de couper le ravitaillement des agresseurs de Gaza.

Ce qui est tout aussi étrange est que la Jordanie hachémite ne soit que l’allié apparent des Palestiniens. Ses représentants ne cessent d’exiger l’expulsion de l’ambassadeur israélien ainsi que l’arrêt des traités et de la normalisation sans que le roi Abdallah II ne sourcille, tandis que les convois alimentaires ne cessent d’approvisionner Israël par la ligne terrestre Amman-Tel-Aviv.

Il en va de même pour le Qatar que certains continuent de considérer comme un ami de la Résistance palestinienne parce qu’il accueille certains dirigeants du Hamas et finance leur parti, alors qu’il est grandement ouvert à Israël et œuvre contre la Résistance régionale et l’Armée syrienne, la seule armée d’un État arabe qui menace Israël, en finançant les milices armées qui l’attaquent, quoiqu’en la matière, la Turquie demeure l’entité la plus dangereuse aussi bien pour la Syrie que pour Gaza.

Ce 14 février, le président Erdogan, célèbre pour son pillage d’Alep, du nord de la Syrie, de ses oliviers, de son pétrole, de son blé, ainsi que d’une partie de sa jeunesse qu’il a envoyée combattre au Nagorno-Karabakh et en Libye, est arrivé en Egypte à la rencontre de son vieil ennemi Al-Sissi. Il nous a donné à entendre le genre de discours auquel il nous a habitués lorsqu’il envisage de voler ou tuer son frère, un cher frère tel que le kurde Massoud Barzani, le président syrien Bachar al-Assad et même le président russe Vladimir Poutine.

Ce qui ressort des informations est que cette visite est une mission confiée par les États-Unis à Erdogan pour qu’il s’accorde avec Al-Sissi afin de sauver Israël du bourbier dans lequel il s’est enlisé à Gaza ; l’astuce consistant à rassurer la Résistance palestinienne en introduisant le garant turc. Plus clairement, la Turquie islamiste se présenterait comme le garant des promesses d’Israël aux côtés de l’Égypte. Des promesses qui resteraient secrètes parce qu’Israël veut mettre fin à la guerre, sans donner l’impression de l’avoir perdue ou de devoir battre en retraite. Et la récompense de Erdogan serait de relâcher la pression sur la livre turque devenue un poids plume, aux dépens de Gaza.

D’où une proposition selon laquelle la résistance placerait les prisonniers israéliens sous la garde de Erdogan. À partir de là, celui qui a divulgué l’information pense que les Turcs proposeront que ces prisonniers soient transférés vers la Turquie via le passage de Rafah et qu’ainsi, Israël les aura retirés des mains du Hamas sans avoir accordé aucune concession publiquement, puisque ses promesses quant aux garanties demandées par le Hamas resteront secrètes.

Le Hamas et la Résistance palestinienne dans son ensemble seront donc soumis à des pressions embarrassantes sous prétexte que la Turquie voudrait sauver la population de Gaza, alors qu’elle aurait pu geler ses relations avec l’agresseur et utiliser son influence pour demander aux pays de l’OTAN de faire pression sur Israël. Au lieu de cela, elle s’est contentée de laisser le peuple manifester, bien que toutes les manifestations du monde n’aient pas arrêté le massacre des enfants palestiniens.

Ce qui porte à croire que certains continuent de penser que le Hamas se mettra au service de l’organisation internationale des Frères musulmans, comme ce fut le cas de l’ex-dirigeant de l’aile politique du parti, Khaled Mechaal, lequel s’est rendu auprès de Erdogan et lui a remis le fusil palestinien pour combattre ensemble la Syrie et la Libye.

À mon avis, il est important de comprendre que le Hamas qui se bat aujourd’hui à Gaza n’est pas un pur frériste, mais le prolongement d’un mouvement de libération qui endure une occupation sans bénéficier des avantages des organisations agissant dans des pays indépendants. Il a donc trouvé dans la confrérie une voie et une méthode de libération nationale.

Or, diverses formes de résistance naissent selon les étapes d’un tel combat. En effet, c’est en pleine étape du réveil du nationalisme arabe, représenté par le nassérisme et le baathisme, qu’est apparue l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) en tant qu’extension du mouvement nationaliste arabe, comme en témoigne le fait que de nombreux combattants arabes ont commencé leur formation au sein du Fatah (le Parti nationaliste palestinien et «laïc» fondé par Yasser Arafat et ses compagnons ; NdT). La preuve en est que l’un des illustres fondateurs du Hezbollah libanais, le martyr Imad Moughniyeh, a commencé sa carrière militaire dans les camps du Fatah avant de retourner au Liban.

Les mouvements islamiques, y compris le Hamas, n’ont émergé de Palestine qu’à l’étape de la révolution islamique en Iran, sans pour autant changer les valeurs fondamentales de la lutte armée contre Israël. Par conséquent, le noyau du Hamas est basé sur le nationalisme palestinien plutôt que sur l’internationalisme des Frères musulmans. Ce qui explique qu’il s’est retourné contre lui-même et contre le mouvement de Khaled Mechaal lorsqu’il a compris qu’il s’agissait d’un projet frériste à l’avantage de la Turquie, non de la Palestine. Et aujourd’hui, le Hamas réclame la libération de prisonniers qui n’appartiennent ni à son parti ni à celui des Frères musulmans, dont Marwan Barghouti et Ahmad Sa’adat.

Ce qui prouve que plus un mouvement de libération se rapproche de la ligne nationale, plus sa position et sa performance dans la lutte se renforcent ; et que plus sa performance nationale décline, plus il s’effondre comme cela se produit avec le Fatah depuis l’étape des Accords d’Oslo (1993) au point qu’il aurait besoin d’un sérieux sauvetage.

J’espère que les résistants se méfieront du piège passant par le garant turc, car la bataille menée par les gens de Gaza est épique et époustouflante. Il serait tragique qu’elle soit freinée par une trahison ou une négligence. Comme j’espère qu’ils tireront les leçons de l’entrevue accordée par Vladimir Poutine (diffusée le 9 février 2024 ; NdT) ; notamment, celle qui confirme que seul un ami peut garantir vos droits et certainement pas l’ami de votre ennemi.

En effet, les Européens ont donné, à plusieurs reprises, toutes les garanties aux Russes. Mais une fois que les Américains ont rompu les accords, les garants européens ont déclaré qu’ils ne pouvaient rien faire. C’est normal, car les amis des États-Unis ne peuvent pas être des amis de la Russie.

Et avant cela, les Palestiniens avaient accepté les garanties des Occidentaux concernant l’incarcération d’Ahmad Sa’adat, à condition qu’il soit gardé par une force européenne. Mais les garants s’étaient retirés lorsqu’Israël a pris d’assaut la prison et l’a emmené. Idem pour les accords d’Oslo avec pour résultat : la colonisation de la Cisjordanie.

La Turquie, en dépit de son costume islamique, ne sera pas un meilleur garant que les Européens. Elle considère qu’en tant que puissance de l’OTAN, elle a droit à une part du gâteau moyen-oriental et court après les accords gaziers et les bénéfices escomptés de la reconstruction de Gaza. D’ailleurs, les Frères musulmans ont vu de leurs propres yeux comment Erdogan a coupé la langue, et bien plus, de leurs frères égyptiens qui s’étaient refugiés en Turquie aussitôt qu’un ordre américain est venu le sommer d’approcher Al-Sissi et ses «putschistes militaires» selon ses propres termes.

Notre problème est que nous esquivons les sages leçons de l’Histoire qui se rit toujours davantage de nous parce que nous en sommes arrivés à accepter des créatures absurdes, moitié amies-moitié ennemies, qui n’ont existé qu’à l’ère des grandes tromperies, dans la mythologie et les rêves ou les cauchemars.

Parmi ces étranges créatures, il y a le pégase, moitié cheval-moitié aigle ; le Sphinx, un lion avec une tête d’homme ; et aujourd’hui, la Turquie islamique, un corps otanien avec une tête musulmane. Et qu’imaginer pour le Qatar, une île, devenue une base militaire américaine, qui prétend diriger un mouvement menant à la liberté et la démocratie dans le monde arabe ?

C’est une chose étrange que ces absurdités auxquelles les bons arabes peuvent croire encore et continuer à en payer le prix de leur existence et de leur vie. C’est pourquoi je crains que la Résistance ne croie les garanties de la Turquie. Une Turquie qui s’est mise en mouvement pour sauver Israël du Hamas et de l’ensemble de la Résistance, non pour sauver Gaza qui se bat férocement comme la ville de Troie et qui ne peut tomber que par la tromperie des chevaux islamistes turcs et qataris.

La Résistance devra donc rester très prudente au cours des négociations, à un moment où Israël trébuche et se dirige convulsivement vers l’inconnu, tandis que sa «toile d’araignée» [définition allégorique d’Israël du Secrétaire général du Hezbollah libanais ; NdT] s’effondre et relâche son emprise sur la région. Par conséquent, elle se trouve face à une opportunité historique qui ne se reproduira pas. Toute erreur pourrait avoir des conséquences catastrophiques…

source : Blog de l’auteur  جسد ناتو ورأس مسلم !! .. أمر عمليات عاجل لأردوغان .. سر زيارته لمصر !! 

Traduit de l’arabe par Mouna Alno-Nakhal