29 janvier 2026

 

par Ibrahim Majed

En quoi la décision américaine d’attaquer l’Iran serait un suicide stratégique.

Une attaque américaine contre l’Iran ne serait pas une opération militaire limitée, une frappe punitive ou un acte de dissuasion calibré.

Cela représenterait une rupture stratégique, un point de bascule où la puissance américaine accumulée commencerait à se transformer en un fardeau en cascade. Il ne s’agit pas d’un argument moral, ni humanitaire, mais plutôt d’une analyse purement financière de l’empire.

La question n’est pas de savoir si les États-Unis peuvent frapper l’Iran. Ils le peuvent, et nous l’avons constaté. En juin 2025, des avions de combat américains ont participé à la campagne israélienne de douze jours contre les installations nucléaires iraniennes. Téhéran a riposté en frappant une base américaine au Qatar. Les dégâts ont été considérables des deux côtés.

La question est de savoir ce que les États-Unis perdent s’ils recommencent, et cette fois-ci sans cessez-le-feu pour stopper l’hémorragie.

Ce qui suit n’est pas une idéologie, mais une autopsie rédigée avant que le patient ne soit déclaré mort.

Liquidation de «FOB Israël»

Depuis des décennies, Washington ne considère pas Israël simplement comme un allié, mais comme une base opérationnelle avancée, un porte-avions insubmersible, un centre névralgique du renseignement et le pilier technologique de la projection de puissance américaine au Moyen-Orient.

Une guerre contre l’Iran inverse cette logique.

La riposte iranienne ne serait ni symbolique ni théâtrale. Elle serait concrète. Par le biais de ce que Téhéran appelle l’«Unité des Arènes», une stratégie coordonnée de pression simultanée sur plusieurs fronts, les représailles seraient appliquées avec un objectif unique : rendre Israël opérationnellement inutilisable comme base.

Cette doctrine n’est pas un mythe. Elle a été mise en œuvre pour la première fois en 2021 lors de la guerre de Saïf al-Quds, lorsqu’une structure de commandement conjointe a coordonné les opérations entre le Hamas, le Hezbollah et d’autres groupes pro-iraniens. Le concept s’est affiné entre 2023 et 2024, étendant la zone de confrontation pour encercler Israël depuis Gaza, le Liban, la Syrie, l’Irak et le Yémen.

Si les aéroports sont perturbés, les ports dégradés et la vie civile au cœur économique et technologique d’Israël soumise à des tensions persistantes, ce dernier cesse de jouer son rôle de pilier. Les États-Unis ne projettent plus leur puissance depuis Israël, mais la détournent simplement vers ce pays pour assurer sa viabilité.

Au moment où le besoin stratégique est le plus criant, Washington perd sa plateforme régionale la plus précieuse.

Puis la chaîne d’ancre est coupée.

Le piège du surmenage stratégique

L’armée américaine est conçue pour dominer par la rapidité, la précision et la force écrasante. L’Iran est conçu pour l’endurance.

Elle ne combattra pas là où les États-Unis sont les plus forts. Elle combattra dans le temps, en profondeur et de manière dispersée, et provoquera une escalade de la force sans résolution.

Les frappes de juin 2025 ont mis en lumière cette dynamique. L’Iran a reconnu d’importants dégâts à son infrastructure nucléaire. Mais quelques mois plus tard, le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, affirmait que l’Iran avait «reconstruit tout ce qui avait été endommagé». Vraie ou fausse, cette déclaration illustrait la stratégie iranienne : encaisser le coup, se reconstituer et attendre.

Une fois engagé, Washington se trouve confronté à un dilemme structurel : il ne peut se désengager sans que sa réputation ne s’effondre, mais il ne peut rester sans s’épuiser de plus en plus. Chaque escalade renforce l’engagement. Chaque déploiement diminue la capacité opérationnelle. Chaque mois mobilise des forces nécessaires ailleurs.

L’armée américaine maintient actuellement environ 50 000 soldats sur des bases au Moyen-Orient. Le groupe aéronaval du porte-avions USS Abraham Lincoln vient d’être dérouté de la mer de Chine méridionale, théâtre d’opérations crucial pour l’avenir stratégique des États-Unis, et fait désormais route vers le golfe Persique.

L’Iran cherche à vaincre par l’entropie – la lente érosion des capacités due à la surutilisation.

Voilà comment les empires saignent.

Hémorragie économique

Une guerre contre l’Iran ne serait pas financée par des sacrifices partagés. Elle serait financée par l’expansion monétaire et l’endettement.

Les conséquences sont prévisibles : pressions inflationnistes, hausse des coûts de l’énergie et détournement de capitaux au détriment de la résilience nationale. Les infrastructures, l’innovation et la cohésion sociale se dégraderaient à mesure que les ressources seraient absorbées par un conflit sans intérêt stratégique.

Le détroit d’Ormuz demeure le point de passage énergétique le plus crucial au monde. Environ un cinquième de la consommation mondiale de pétrole transite par ses eaux étroites. L’Iran menace depuis longtemps de miner le détroit ou de le fermer en cas de guerre, et cette menace gagne en crédibilité à mesure que le conflit s’intensifie.

Téhéran pourrait également cibler les infrastructures énergétiques des pays du Golfe : oléoducs, terminaux et raffineries. Les perturbations d’approvisionnement qui en résulteraient auraient des répercussions considérables sur les marchés mondiaux, pénalisant bien plus les alliés américains en Europe et en Asie que les États-Unis eux-mêmes.

L’empire stabiliserait sa périphérie en vidant son centre. L’histoire est impitoyable envers les systèmes qui se détruisent de l’intérieur pour préserver leur domination extérieure.

Le dividende chinois

Le principal bénéficiaire d’une guerre entre les États-Unis et l’Iran ne serait pas l’Iran, mais la Chine.

Alors que Washington est mobilisé par la gestion de l’escalade au Moyen-Orient, Pékin gagne en liberté de manœuvre. L’Indo-Pacifique passe au second plan. Son influence s’étend. Ses partenariats se renforcent. La dissuasion américaine s’affaiblit.

Ce calcul est ouvertement reconnu à Pékin. Comme l’a récemment observé un éminent chercheur chinois de l’Université Renmin : «L’implication accrue de Washington au Moyen-Orient est favorable à Pékin, car elle réduit la capacité de Washington à concentrer son attention et sa pression sur la Chine».

Le calcul est implacable. Si les États-Unis déploient deux groupes aéronavals au large des côtes iraniennes, et qu’ils ne peuvent en maintenir que trois en mission simultanément dans le monde, il n’en reste qu’un seul pour l’ensemble du Pacifique. Taïwan, les Philippines, le Japon : tous se retrouvent avec une couverture réduite.

Chaque missile utilisé dans le Golfe est un missile indisponible en Asie de l’Est. Chaque porte-avions immobilisé est un porte-avions de moins pour l’équilibre du Pacifique.

Dans un système à somme nulle, la Chine perçoit le dividende sans tirer un seul coup de feu.

Représailles non conventionnelles

La conséquence la plus sous-estimée d’une attaque contre l’Iran est peut-être la riposte d’acteurs qui ne sont pas du tout iraniens.

Une frappe américaine ne serait pas perçue à l’échelle mondiale comme un conflit bilatéral. Elle serait interprétée comme un acte hégémonique et un signal que la force demeure le principal mode d’expression de Washington. Cette perception activerait un vaste réseau d’acteurs anti-hégémoniques : extrémistes idéologiques, cellules décentralisées et individus radicalisés disséminés sur tous les continents.

Elles ne requièrent ni coordination, ni structure de commandement, ni attribution. Le danger ne réside pas dans l’ampleur, mais dans la diffusion. Les ambassades, les entreprises, les plateformes logistiques et les cibles symboliques américaines subiraient une pression constante et de faible intensité à l’échelle mondiale. La dissuasion est inefficace lorsque l’ennemi n’est pas un État, mais un environnement.

C’est le cauchemar de l’empire : un monde où la présence américaine elle-même devient l’élément déclencheur.

L’effondrement de la crédibilité

En fin de compte, le pouvoir repose sur la croyance.

Si les États-Unis déclenchent une guerre qu’ils ne peuvent gagner, échouent à sécuriser les routes commerciales, exportent l’inflation vers leurs alliés et engendrent l’instabilité plutôt que l’ordre, la confiance s’érode. Les alliés se protègent, les partenaires diversifient leurs stratégies et les rivaux commencent à sonder le terrain.

La campagne de juin 2025 était censée démontrer la détermination du régime. Au lieu de cela, elle a révélé ses limites. Six mois plus tard, des manifestations soutenues par l’Occident ont éclaté dans les 31 provinces iraniennes, et le régime est toujours en place. Les frappes n’ont pas entraîné de changement de régime. Elles n’ont pas mis fin au programme nucléaire. Elles n’ont pas freiné la reconstruction.

Si la marine la plus puissante de l’histoire ne parvient pas à imposer un contrôle décisif sur les points de passage stratégiques, si elle ne peut traduire sa supériorité cinétique en résultats politiques, le mythe s’effondre.

L’empereur se révèle non pas faible, mais surchargé.

La défaite auto-infligée

Le constat final est d’une simplicité brutale : la plus grande menace pour la puissance américaine n’est pas le programme balistique iranien, mais la décision américaine de l’attaquer.

Ce faisant, les États-Unis neutraliseraient leur base avancée, épuiseraient leurs forces militaires, souilleraient leur économie, accéléreraient la montée en puissance de la Chine et mondialiseraient la résistance à leur présence.

Les empires ne s’effondrent pas seulement lorsqu’ils sont vaincus. Ils s’effondrent lorsqu’ils choisissent des guerres qui les consument plus rapidement que leurs rivaux.

Dans le cas de l’Iran, il ne s’agirait pas d’une erreur de calcul, mais d’un suicide stratégique.

source : DD Géopolitique via China Beyond the Wall