5 février 2026

par Messaoud B.
Derrière le récit des assassinats ciblés, un basculement géopolitique ancien que nous refusons encore de regarder en face.
Ces derniers jours, un article largement relayé affirme qu’Emmanuel Macron aurait autorisé les services secrets français à lancer un plan d’élimination de dirigeants africains jugés «indésirables». L’accusation est lourde. Elle frappe immédiatement l’imaginaire. Elle active colère, indignation, désir de justice. Elle s’inscrit aussi dans une mémoire collective encore vive, celle d’une France coloniale et postcoloniale capable du pire pour préserver ses intérêts.
Avant d’aller plus loin, une chose doit être dite sans détour : oui, l’État français possède une histoire documentée d’opérations clandestines et d’actions létales. Ce n’est ni une rumeur ni un fantasme. L’élimination de Patrice Lumumba au début des années 1960, dans un contexte d’ingérences occidentales multiples, reste l’un des symboles les plus brutaux de cette époque. L’assassinat de Larbi Ben M’hidi pendant la guerre d’Algérie, reconnu officiellement par la France, rappelle que la République a pu tuer pour maintenir son ordre. Plus récemment, le livre Les tueurs de la République a mis en lumière l’existence d’une chaîne décisionnelle politique autorisant des opérations ciblées, sous tous les présidents, de De Gaulle à Hollande, via la DGSE ou des services alliés.
Cette face sombre du pouvoir existe. Elle fait partie de l’histoire réelle de l’État français.
Mais hier n’est pas aujourd’hui.
Reconnaître cette réalité historique ne signifie pas suspendre toute exigence critique face aux accusations contemporaines. Entre un fait documenté et une affirmation actuelle précise, il y a un fossé méthodologique. Dans l’article qui circule aujourd’hui, la source est unique, aucune preuve matérielle publique n’est fournie, aucune corroboration indépendante n’apparaît, et surtout, toute la responsabilité est immédiatement condensée sur la figure de Macron. Or historiquement, les présidents sont rarement les architectes centraux de ces dispositifs. Ils en sont le plus souvent les validateurs finaux, au sommet d’un système bien plus vaste fait d’intérêts économiques, de réseaux diplomatiques, de complexes militaro-sécuritaires et d’alliances de renseignement. Personnaliser intégralement le récit autour d’un homme est déjà un indice : ce n’est pas de la complexité politique qu’on cherche à rendre compte, mais de la condensation émotionnelle.
Surtout, cette focalisation spectaculaire empêche de voir ce qui se joue réellement.
Car pendant que l’attention se fixe sur l’image d’un président occidental orchestrant des assassinats, un phénomène autrement plus profond est en train de se produire. L’Afrique est en train de sortir progressivement du giron occidental. Ce mouvement n’est pas né hier. Il s’amorce dès la fin de la guerre froide, quand s’effondre le vieux paradigme sécuritaire hérité de la Françafrique. Il traverse le traumatisme rwandais de 1994, qui marque durablement la conscience politique du continent. Il se prolonge dans les années 2000 avec le retour d’un non-alignement pragmatique, puis s’accélère après les printemps arabes, révélateurs de la fragilité des régimes soutenus par l’Occident. Depuis 2020, le processus est devenu brutalement visible au Sahel : Mali, Burkina Faso, Niger, puis Sénégal voient se déliter les accords militaires français, tandis que les dispositifs de présence occidentale sont remis en cause.
Dans le même temps, de nouveaux acteurs s’installent. La Russie propose une sécurité privée et un récit de souveraineté. La Chine finance des infrastructures. La Turquie multiplie les partenariats commerciaux. Les Émirats investissent dans les ports et la logistique. Le Maroc et l’Afrique du Sud jouent un rôle régional croissant. Ce n’est pas un simple remplacement «Occident contre nouvelles puissances». C’est une multipolarité chaotique et concurrentielle, où chaque puissance avance ses pions selon des logiques différentes, parfois incompatibles.
Et surtout, les dirigeants africains ne sont pas des pions passifs. Certains utilisent la «carte russe» ou la «carte chinoise» comme levier de négociation avec l’Europe. D’autres s’engagent dans des alliances autoritaires pour consolider leur pouvoir interne. D’autres encore tentent de construire une souveraineté réelle dans un environnement contraint. L’échec français n’est pas seulement une désintégration imposée de l’extérieur. C’est aussi le produit de choix africains parfois lucides, parfois contraints, souvent ambivalents.
Cette transformation est historique. Elle engage des décennies de rapports de force, de dépendances économiques, de ressentiments accumulés et de stratégies concurrentes.
Mais au lieu d’analyser ce basculement, on le remplace par un récit moral simplifié : la France serait un empire criminel agissant dans l’ombre contre des dirigeants africains héroïques. Ce récit est puissant parce qu’il s’appuie sur des crimes passés bien réels. La mémoire coloniale devient alors un levier émotionnel immédiat.
Or cette mémoire est traversée par une tension profonde. Elle est à la fois une exigence légitime de justice et une ressource politique. Elle peut réparer, émanciper, exiger. Mais elle peut aussi être mobilisée comme raccourci explicatif, transformée en arme narrative, utilisée pour évacuer la complexité du présent. Dire cela ne revient pas à nier l’histoire. Cela consiste à refuser qu’elle serve de substitut à l’analyse.
Ce mécanisme est aujourd’hui amplifié par l’économie de l’attention numérique. Il est inutile d’opposer désinformation intentionnelle et dynamique algorithmique : les deux se renforcent. Les récits les plus émotionnels circulent plus vite que les analyses structurelles. Les accusations spectaculaires écrasent les données économiques. Les figures personnalisées remplacent les systèmes. Qu’il y ait volonté stratégique ou simple logique de plateforme, le résultat est le même : l’accusation prend la place de la compréhension.
Le vrai sujet n’est donc pas Macron.
Le vrai sujet est la fin d’un cycle historique. La désintégration progressive de l’influence occidentale en Afrique. L’émergence d’un nouvel équilibre mondial. Une bataille d’influences où chaque puissance déploie ses armes – militaires, économiques, diplomatiques, informationnelles – pour occuper l’espace laissé vacant.
Nous ne sommes pas face à un simple scandale secret. Nous sommes au cœur d’un basculement géopolitique majeur.
La question n’est pas de choisir son camp dans un récit de bourreaux et de victimes, mais comment lire ce moment. Une lecture adulte exige de tenir ensemble plusieurs niveaux : l’histoire réelle des violences d’État, la responsabilité des élites africaines, les intérêts économiques toujours présents, la recomposition multipolaire, et les mécanismes médiatiques qui transforment tout cela en récit binaire.
Tant que nous regarderons le doigt accusateur, nous continuerons de manquer la lune géopolitique qui se lève.
Ce qu’il faudrait apprendre, au contraire, c’est à suspendre l’émotion immédiate, à replacer chaque accusation dans sa source, son timing et sa fonction, à distinguer la mémoire nécessaire de son instrumentalisation, et à interroger systématiquement ce qu’un récit spectaculaire nous empêche de voir.
C’est à ce prix seulement que l’on peut espérer comprendre le présent – au lieu de simplement y réagir.
Et si la vraie question n’était pas celle des assassinats ciblés, mais celle de la capture quotidienne des richesses – silencieuse, légale, structurelle ? C’est à cette autre violence, celle qui ne fait pas de bruit, que nous consacrerons notre prochain article.