7 février 2026

par Messaoud B.
Après avoir débarrassé le champ mental des récits spectaculaires, il reste à regarder ce qui tient lieu de réel.
La vraie violence n’est pas toujours armée.
Elle est souvent comptable.
Elle ne fait pas la une. Elle ne déclenche pas d’indignation immédiate. Elle n’offre ni images choc ni figures facilement haïssables. Et pourtant, elle décide chaque jour si un paysan béninois vendra sa récolte à 300 ou à 900 francs le kilo. Si un État pourra payer ses infirmières en janvier ou devra attendre juin. C’est cette violence-là — silencieuse, légale, structurelle — qui organise aujourd’hui une large part des rapports entre l’Afrique et ses anciens partenaires occidentaux.
Elle ne procède pas d’un complot centralisé. Elle s’empile par couches. Monétaire d’abord. Temporelle ensuite. Physique enfin.
La monnaie comme contrainte devenue normale
Le franc CFA est souvent présenté comme un reliquat du passé colonial. C’est vrai. Mais c’est insuffisant. Il est surtout un dispositif contemporain de stabilisation externe.
Dans les pays de l’UEMOA, environ 50 % des réserves de change restent déposées au Trésor français. En échange, les États bénéficient d’une parité fixe avec l’euro et d’une inflation contenue. Le prix à payer est simple : l’impossibilité de dévaluer librement, d’ajuster leur politique monétaire à leurs cycles économiques, ou de soutenir massivement leurs producteurs locaux.
Cette contrainte est devenue normale.
Elle ne se voit plus. Elle ne scandalise plus. Elle est intégrée aux équilibres budgétaires comme une donnée naturelle, alors qu’elle est un choix institutionnel hérité.
Le paradoxe malien l’illustre parfaitement. Après un putsch ouvertement anti-français, le nouveau pouvoir n’a pas quitté le CFA. Non par fidélité idéologique, mais parce que sortir du système monétaire est infiniment plus complexe que changer de partenaires militaires. On peut remplacer des soldats. On ne remplace pas en un trimestre une architecture financière.
C’est la première couche : la monnaie fixe les limites invisibles du possible.
Puis vient la seconde — la dette — qui capture le futur.
On la décrit souvent comme un problème technique de trésorerie. Elle est bien davantage : une temporalité imposée qui lie les budgets présents à des décisions passées.
Lorsque le Ghana a dû retourner sous programme du FMI en 2022, ce n’est pas seulement un plan de sauvetage qui s’est joué, mais une redéfinition complète des priorités nationales : réduction des subventions, gel des salaires publics, arbitrages drastiques sur la santé et l’éducation.
Dans plusieurs pays africains, le service de la dette dépasse aujourd’hui les dépenses de santé.
La dette n’est donc pas seulement financière, elle est politique : en conditionnant les budgets, elle déplace le centre de gravité des décisions hors des parlements nationaux et les confie aux salles de marché de Londres, aux négociateurs du FMI à Washington, aux agences de notation qui décident en quelques lignes si un État pourra emprunter demain.
Contrairement à une idée répandue, les principaux créanciers ne sont pas majoritairement chinois. Ils restent, pour l’essentiel, occidentaux — banques privées, fonds, institutions multilatérales. La dépendance ne change pas toujours de camp. Elle change de forme.
Deuxième couche : le temps est hypothéqué.
Vient la troisième — l’extraction — celle que l’on voit le moins depuis l’Europe, et qui pourtant est la plus physique.
Prenons le cobalt congolais, indispensable à nos batteries électriques. Selon plusieurs estimations convergentes, moins de 5 % de la valeur finale de cette ressource reste en République démocratique du Congo. Le reste se dissout dans les chaînes industrielles mondiales, entre raffineries asiatiques, traders européens et fabricants occidentaux.
Sur le terrain, cela signifie des mines artisanales, des conditions proches de l’esclavage moderne, des territoires militarisés, et des populations piégées entre groupes armés et multinationales.
Cette violence n’est pas accidentelle. Elle est fonctionnelle.
Elle permet que la matière première quitte le continent à bas prix, pendant que la valeur ajoutée se fabrique ailleurs.
Et elle ne serait pas possible sans une co-production locale : élites politiques, intermédiaires économiques, appareils sécuritaires africains participent eux aussi à cette captation. Sans cette complicité interne, aucun système d’extraction ne tient durablement.
Monnaie, dette, extraction : trois couches d’une même architecture.
D’une domination militaire à une domination par flux
Ce que l’on observe aujourd’hui n’est pas la disparition de l’influence française, mais sa transformation.
Moins de soldats. Plus de flux.
La concurrence est désormais économique avant d’être militaire. Ports, infrastructures, concessions minières, télécoms, logistique. À Djibouti, le port stratégique de Doraleh est passé sous contrôle sino-émirati après avoir longtemps été arrimé à des intérêts français. Ce déplacement n’a pas fait la une. Pourtant, il redessine les routes commerciales de toute la Corne de l’Afrique.
Nous ne sommes pas dans un simple basculement « Occident contre nouveaux acteurs ». Nous sommes dans une multipolarité chaotique où se superposent investissements chinois, sécurité privée russe, capitaux du Golfe, intérêts européens persistants — et stratégies africaines parfois lucides, parfois contraintes, souvent ambivalentes.
La domination ne s’exerce plus principalement par l’occupation. Elle passe par les contrats, les dettes, les normes, les chaînes de valeur.
Elle est moins spectaculaire. Elle est plus durable.
Ce que le débat public ne regarde pas
Pendant que les commentaires s’enflamment sur les intentions supposées des présidents, cette machine continue de tourner.
On débat de diplomatie. On s’indigne de déclarations. On personnalise.
Mais on parle rarement de monnaie. Presque jamais de dette. Très peu d’extraction.
Parce que ces sujets exigent de suspendre l’émotion et de maintenir l’attention. Parce qu’ils ne produisent pas d’ennemi immédiat. Parce qu’ils obligent à regarder des structures plutôt que des individus.
La violence structurelle ne crie pas : elle s’accumule, s’intériorise, devient normale.
Et c’est précisément ce qui la rend si efficace.
Tant que nous regarderons les présidents, nous ne verrons pas le paysan béninois qui, demain matin, vendra sa récolte à un prix fixé à des milliers de kilomètres.
Et qui, sans le savoir, finance notre silence.